1914 - 1918 : Journal de campagne à la campagne !

avion-grille
Le temps est beau. On entend le canon tonner très loin, on nous dit que c'est pour dresser les chevaux.
 
Lundi et mardi, des aéros sillonnent les airs, ils vont de la Belgique vers Amiens. Très peu viennent d'Amiens pour aller en Belgique.
 
Plus cela va, plus on entend le canon. On nous dit "Les Allemands sont arrêtés" mais on sent le canon se rapprocher.
 
C'était le lundi 24 août 1914.
 
 
 
Mercredi.
 
Il a plu toute la matinée, vers 6 heures du soir, j'étais assise sur la porte du jardin, j'entends le galop des chevaux, je cours dans la rue.
 
La route de Morcourt est noire de hussards français. Ils sont en déroute, pâles, tristes, défaits. Leur physionomie marque la défaite. Ils demandent la distance à parcourir pour Amiens;
 
On le leur dit. Une demie-heure après, ils reviennent avec ordre de loger à Méricourt. Pour notre part, chez grand-père, nous avons tout un peloton, soit 25 ou 30.
 
Les vieilles gens se lamentent disant : après les français, c'est les prussiens, hélas.
 
Ma terreur commence. Ils ont ordre de ne pas dételer, et de ne pas dormir. Les pauvres malheureux, ils n'y songent guère. Grand-mère se couche. Je reste debout, je fais du feu, du café. Ils ne veulent pas manger. J'ai deux chefs dans la maison, ils sont de Paris. Avec eux, je cause. Il y en a un, MARION Chef-Fourrier, ils viennent de la Belgique, etont soutenu le feu pendant une journée.
 
Ils n'étaient qu'à 300. Ils en ont laissé 110 sur le carreau. MARION a été fait prisonnier avec trois de ses camarades, dont un officier de 27 ans. Ils ont réussi à s'évader. Une balle prussienne lui traverse son manteau sans mal.
 
Ils ont vu des horreurs. La femme d'un boucher violée et coupée en deux, puis son enfant dépecé sur le bloc à couper la viande. Tout cela devant le mari.
 
Je ne peux et ne veux en entendre davantage. Il me fait expliquer la situation de la maison. Il fait une reconnaissance dans le jardin. Nous partons à trois pour couper les fils de fer de la pâture au fermier.
 
On n'y voit pas la main devant les yeux, ils trouvent la haie trop haute  et tirent des plans pour fuir derrière les maisons, mesurent nos portes,  et préparent des planches pour faire passer les chevaux.
 
Arrive un nouvel ordre. Comme signal, un coup de fusil. Ils reçoivent 80 cartouches chaque, et au signal se rendre à la croix au milieu du village, laisser les chevaux, et soutenir la résistance.
 
Je ne vis plus. Enfin, la patrouille revient vers minuit. Ils sont plus calmes. Ils n'ont rien vu, rien entendu. Un chef monte la garde dans le jardin. Ils se réconfortent, mais toute la nuit, ne peuvent arrêter leurs récits.
 
Il est deux heures. Je me mets sur le lit toute habillée, ayant épuisé tout ce que nous avions de provisions. La nuit se passe. Le jour arrive. Ils sont toujours sur le qui-vive.
 
Enfin, arrive une bonne nouvelle. Les allemands sont, soi disant  repoussés, et du renfort leur arrive. Ils dessellent leurs chevaux, et les font manger et boire, ainsi que les hommes.
 
Cela les a si bien réconfortés qu'ils chantonnent. la cour est pleine, ils font le rata et mangent.La note gaie, si l'on peut dire.Un des chefs arrive avec une quantité d'escargots. On les prépare aussitôt. Ils en farcissent un plat pour leurs supérieurs, et ils n'ont pas le temps de préparer les leurs. L'ordre arrive d'être prêts à une heure et demie. Ils emportent farce et escargots pour les manger Dieu sait où et comment.
 
A deux heures le départ pour Amiens nous dit-on. Ils ne pensent plus à leur fatigue.